Choeung Ek (Killing Fields) : Visite et Recueillement

Le centre mémorial génocidaire de Choeung Ek, à 15 km au sud-ouest de Phnom Penh, est le plus connu des « killing fields » cambodgiens : ces 388 sites d'exécution recensés depuis 1995 par le Documentation Center of Cambodia, où les Khmers rouges exécutèrent entre 1975 et 1979 une part majeure des 1,7 à 2,2 millions de victimes du régime. Choeung Ek seul a accueilli, dans son ancien verger de longaniers, environ 17 000 prisonniers transférés depuis le centre de sécurité S-21. Un stupa bouddhique mémorial inauguré le 17 mai 1988 expose aujourd'hui 5 000 crânes humains exhumés des fosses communes. Voici comment préparer la visite — tarifs en euros, accès, audioguide, dimension éthique — et la situer dans une journée de mémoire à Phnom Penh.

L'histoire du site : du verger chinois au mémorial bouddhique

Choeung Ek était à l'origine un verger de longaniers (Dimocarpus longan), arbres dont les fruits sucrés portent en Asie le nom poétique d'« œil de dragon ». Le terrain, propriété d'une famille sino-khmère avant 1975, fut réquisitionné dès les premiers mois du régime des Khmers rouges pour servir de site d'exécution officiel rattaché au centre de sécurité S-21 de Phnom Penh. Sa proximité avec la capitale (15 km), son éloignement des habitations principales et la possibilité d'y creuser facilement des fosses dans le sol limoneux ont déterminé ce choix.

Les prisonniers étaient amenés de nuit, généralement en convois de 20 à 30 personnes par camion soviétique GAZ-69, les yeux bandés, les mains liées dans le dos. À l'arrivée, le registre nominatif de S-21 — précieusement archivé par Duch — était relu sous une lampe à pétrole. Pour économiser les munitions, jugées trop précieuses par l'Angkar, les bourreaux utilisaient des armes blanches improvisées : houes, machettes, tiges de bambou aiguisées, et même les pétioles dentelés des palmes de palmier à sucre (Borassus flabellifer), arbre national cambodgien, dont la nervure centrale forme une lame naturelle. Les corps étaient jetés dans des fosses creusées à la pelle, parfois recouverts de DDT pour masquer l'odeur et tuer les éventuels survivants.

Le site fut découvert et documenté par l'armée vietnamienne et le Front uni de salut national kampuchéen après le 7 janvier 1979. Les premières fouilles intensives commencèrent en 1980 sous la direction d'archéologues vietnamiens et cambodgiens. Au total, 129 fosses communes ont été identifiées par photographie aérienne et sondage topographique. Entre 1980 et 2010, 86 fosses ont été intégralement fouillées et ont livré 8 985 corps identifiés. Les 43 fosses restantes ont été laissées intactes par décision conjointe du ministère de la Culture et de l'association bouddhique cambodgienne, par respect pour les défunts dont la sépulture est désormais consacrée. Pour découvrir le pays au-delà du drame, explorez la culture et les traditions khmères.

Le stupa mémorial et les exhumations

Au centre du site se dresse un stupa bouddhique de plan octogonal, conçu par l'architecte cambodgien Lim Ourk et inauguré le 17 mai 1988 — date anniversaire de l'établissement, par décret, de la République populaire du Kampuchéa (1979). Haut de 62 mètres, il s'élève sur 17 niveaux symboliques (les 17 années écoulées depuis l'invasion en attente de pardon, selon la lecture bouddhique). Le corps central de l'édifice est une vitrine de verre cylindrique qui abrite, sur étagères de teck, plus de 5 000 crânes humains exhumés des fosses communes voisines.

Les crânes sont classés selon trois critères croisés : sexe (déterminé par la morphologie de l'os occipital), tranche d'âge (estimée par l'usure des sutures crâniennes : 15-20 ans, 20-40 ans, 40-60 ans, +60 ans), et cause apparente de la mort (fractures par instrument contondant, perforations, traumas balistiques rares). Les médecins légistes du DC-Cam ont publié en 2006 un atlas paléopathologique qui sert encore aujourd'hui de référence à l'enseignement médico-légal du génocide.

Au pied du stupa, les visiteurs déposent du jasmin, des bracelets de coton tressé multicolore (sai sin) bénis par les moines, et brûlent des bâtons d'encens. Les moines du Wat Choeung Ek voisin officient chaque 20 mai pour la Journée nationale de mémoire des victimes du génocide, instaurée par le Conseil des ministres cambodgien le 25 décembre 2001. Cette date, anciennement « Journée de la haine » sous le régime du Kampuchéa populaire, a été rebaptisée plus sobrement en 2018.

Le parcours audioguidé station par station

L'audioguide produit par l'agence britannique AudioVisit Cambodia en 2008 — financé par USAID et coproduit par DC-Cam — est unanimement considéré comme l'une des réalisations mémorielles les plus abouties au monde dans son genre. D'une durée totale de 75 minutes pour 22 stations balisées, il a remporté la mention spéciale UNESCO pour les sites mémoriels en 2009. Le parcours fait une boucle d'environ 800 mètres autour du stupa, sous une canopée préservée de longaniers et de palmiers à sucre.

Station 4 — L'entrée du centre d'exécution

La porte d'origine en bois, conservée, marque le seuil où chaque convoi était reçu. L'audioguide diffuse ici le témoignage de Him Huy, ancien gardien de S-21 devenu chauffeur des camions vers Choeung Ek, qui décrit la procédure d'arrivée en termes glaçants de banalité administrative.

Station 8 — La fosse des femmes nues décapitées

Cette fosse, exhumée en 1981, contenait les restes de 166 femmes nues décapitées. L'audioguide explique sobrement la pratique systématique du déshabillage et de l'humiliation préalable à l'exécution, et la signification spécifique de la décapitation dans le code cosmologique khmer rouge.

Station 11 — Le Chankiri ou « killing tree »

Ce grand arbre du genre Chankiri, au tronc lisse et large, porte aujourd'hui des milliers de bracelets de prière de toutes couleurs déposés par les visiteurs. C'est ici que les nourrissons et enfants en bas âge des familles condamnées étaient tués pour empêcher toute vengeance future. La station, particulièrement difficile, est annoncée explicitement par l'audioguide pour permettre aux visiteurs de s'y préparer.

Station 13 — L'arbre aux haut-parleurs (« Magic Tree »)

Un grand arbre central porte encore l'empreinte des supports métalliques qui suspendaient les haut-parleurs diffusant à plein volume, chaque nuit d'exécution, de la propagande révolutionnaire chinoise et khmère rouge. Cette musique servait à couvrir les cris des victimes et à masquer aux paysans des hameaux environnants la nature exacte du site. Plusieurs témoignages d'anciens habitants, recueillis par DC-Cam en 1995, indiquent qu'ils croyaient entendre des « réunions politiques nocturnes » sans soupçonner les exécutions.

Station 22 — Les bancs de la méditation finale

L'audioguide s'achève par une longue pause silencieuse de 8 minutes, durant laquelle les visiteurs sont invités à s'asseoir sur les bancs entourant le stupa, à observer la canopée et à laisser les sons de la nature (bourdons, oiseaux, vent dans les longaniers) emplir les écouteurs. Beaucoup de visiteurs francophones décrivent ce moment comme la station la plus intense.

La documentation et les œuvres de référence

Pour préparer ou prolonger la visite, plusieurs ouvrages et films de référence accompagnent la mémoire de Choeung Ek. Tous sont disponibles en français.

Sélection de références sur Choeung Ek et le génocide
ŒuvreAuteurType / Année
D'abord ils ont tué mon pèreLoung UngRécit autobiographique, 2000 (film Netflix 2017 réalisé par Angelina Jolie)
L'ÉliminationRithy Panh et Christophe BatailleDialogue avec Duch, 2012 (Goncourt 2012 essai)
S-21, la machine de mort khmère rougeRithy PanhDocumentaire, 2003 (Festival de Cannes Œil d'Or)
L'Image manquanteRithy PanhDocumentaire, 2013 (nomination Oscar meilleur film étranger)
Le PortailFrançois BizotRécit, 2000 (détenu par Duch en 1971, libéré exceptionnellement)
Brother Number OneDavid ChandlerBiographie de Pol Pot, 1999, traduit français 2004

Le Bophana Center de Rithy Panh, situé rue 200 à Phnom Penh, complète idéalement la visite du site mémoriel : entrée libre, projection de films d'archives, base de données numérique des témoignages, espace de méditation calme. Ouvert lundi-samedi 8 h-12 h et 14 h-17 h.

Informations pratiques : tarifs, horaires, transport

Choeung Ek — informations clés (2026)
ÉlémentDétail
AdresseChoeung Ek, district de Dangkao, 15 km sud-ouest de Phnom Penh
HorairesTous les jours 8 h-17 h 30 (dernière entrée 17 h)
Tarif adulteenviron 5,50 € (6 USD), audioguide inclus
Enfants -10 ansGratuit
Enfants 10-15 ansenviron 2,75 € (3 USD)
Langues audioguide12 langues dont français, anglais, khmer, allemand, espagnol
Durée recommandée1 h-1 h 30 sur place + 1 h-1 h 30 de trajet aller-retour
Tuk-tuk A/R + attenteenviron 10-16 € (12-18 USD) selon négociation
PhotographieAutorisée hors vitrine crânes, flash interdit

Pour le transport, l'application PassApp reste la plus fiable : tarif fixe affiché à la réservation, chauffeur identifié, climatisation systématique sur les tuk-tuks récents. Comptez environ 7-8 € l'aller simple. Si vous combinez avec Tuol Sleng en début de journée, négociez à l'avance avec votre chauffeur un forfait demi-journée incluant les deux sites et le retour à votre hôtel, autour de 16-18 € pour 5-6 heures.

L'accès se fait par la route nationale 2 puis une bifurcation vers la commune de Choeung Ek. Le parking est situé à 100 mètres de la billetterie. Aucun bus public ne dessert directement le site ; les voyageurs très petits budgets peuvent emprunter le minibus communal du district de Dangkao depuis le marché central de Phnom Penh (environ 1 € l'aller, départs irréguliers entre 6 h et 18 h, descendre à l'arrêt « Mémorial »).

Sur place, une petite boutique propose la documentation officielle, les ouvrages de Loung Ung et Rithy Panh, des bracelets sai sin, et le DVD du documentaire S-21. Une consigne gratuite permet de déposer les gros sacs. Pas de restauration : déjeunez avant ou après. Le quartier expatrié de BKK1, où vous trouverez le guide des arnaques à éviter particulièrement utile, abrite plusieurs adresses idéales pour décompresser au retour.

Visiter Choeung Ek de manière respectueuse

Choeung Ek est à la fois un site archéologique, un mémorial national et un lieu de culte bouddhique actif. Le ministère de la Culture cambodgien a codifié en 2015 un règlement de visite affiché en cinq langues à l'entrée.

  • Tenue sobre obligatoire : épaules et genoux couverts. Le port du short au-dessus du genou et des débardeurs est explicitement interdit.
  • Pas de selfies souriants devant le stupa, les fosses ou le Chankiri. La consigne, gravée sur une plaque à l'entrée du stupa depuis 2016, reflète la polémique mondiale née de comportements jugés irrespectueux par les familles cambodgiennes.
  • Voix basse, téléphone en silencieux. L'audioguide ne nécessite qu'un casque ; ne diffusez pas le son via haut-parleur.
  • Ne ramassez aucun fragment d'os ou de tissu que vous pourriez voir affleurer après les pluies. Signalez-le au personnel d'entretien qui les collecte et les replace dans le stupa.
  • Don à la conservation : un tronc fermé au pied du stupa accueille les dons libres affectés à la conservation des vestiges et à l'entretien du parc. 1 à 2 € sont appréciés.

Après la visite. Donnez-vous une transition douce : un café glacé à Brown Coffee BKK1, une promenade le long du Mékong au coucher du soleil, ou une visite contemplative du Wat Phnom. Évitez d'enchaîner immédiatement avec la vie nocturne de Phnom Penh ou un repas festif : laissez l'expérience décanter quelques heures avant de retrouver un rythme normal.

Questions fréquentes sur Choeung Ek

Combien coûte l'entrée à Choeung Ek et l'audioguide est-il inclus ?

Le ticket adulte du mémorial génocidaire de Choeung Ek s'élève à environ 5,50 € (6 USD) en 2026, audioguide multilingue inclus dans ce prix (l'un des très rares mémoriaux au monde où le commentaire audio n'est pas facturé séparément). Les enfants de moins de 10 ans entrent gratuitement, ceux de 10 à 15 ans bénéficient d'un demi-tarif. Comptez 5 à 10 € supplémentaires pour le tuk-tuk aller-retour avec attente sur place.

Combien de temps faut-il prévoir pour visiter Choeung Ek ?

Comptez 1 h à 1 h 30 sur le site, audioguide compris. La boucle balisée fait environ 800 mètres et comporte une vingtaine de stations sonores. Ajoutez 30 à 45 minutes de trajet en tuk-tuk depuis le centre de Phnom Penh, soit 2 h 30 à 3 h pour l'aller-retour complet. Idéalement, programmez la visite l'après-midi après Tuol Sleng pour respecter l'ordre chronologique des faits.

Comment se rendre à Choeung Ek depuis Phnom Penh ?

Le moyen le plus simple est le tuk-tuk via les applications PassApp ou Grab : comptez 5 à 7 € l'aller simple, 10 à 16 € l'aller-retour avec attente (1-2 h sur place). Distance : 15 km au sud-ouest du Palais Royal, 30 à 45 minutes selon le trafic. Évitez la moto-taxi à la sortie (rabatteurs surfacturés) et préférez réserver le tuk-tuk depuis l'application avant de quitter votre hôtel.

L'audioguide est-il disponible en français ?

Oui, l'audioguide officiel produit par l'agence audiotour cambodgienne en 2008 existe en français, anglais, allemand, espagnol, italien, japonais, coréen, chinois, russe, hébreu, thaï et khmer. La version française a été enregistrée par un journaliste cambodgien francophone et inclut des témoignages traduits de survivants et d'un ancien gardien repenti. Sa durée totale est d'environ 75 minutes pour 22 stations.

Peut-on combiner Choeung Ek avec d'autres visites le même jour ?

Oui, la combinaison classique est Tuol Sleng le matin (2-3 h) puis Choeung Ek l'après-midi (3 h aller-retour inclus). En revanche, évitez d'ajouter le Palais Royal ou les marchés le même jour : l'intensité émotionnelle est telle qu'une journée mémorielle se vit en monolithe. Préférez clore la journée par une activité douce (croisière coucher de soleil sur le Mékong, massage khmer).

Choeung Ek n'est pas une simple étape : c'est un acte civique qui éclaire toute lecture ultérieure du Cambodge. Sa visite, articulée avec Tuol Sleng, constitue la fondation mémorielle du séjour à Phnom Penh. Pour replacer cette tragédie dans le temps long et la résilience d'un peuple qui se reconstruit, prolongez par notre dossier sur les cultures et traditions khmères et par le hub guide complet du Cambodge, qui ouvre sur la mémoire angkorienne millénaire et sur la jeunesse cambodgienne d'aujourd'hui.

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